Rapport culture Mainpincien

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l' an 1886

( Extrait du ) RAPPORT FAIT, AU NOM DE LA SECTION DE GRANDE CULTURE, PAR M. RISLER,

SUR LES RECHERCHES DE M. JOULIE, CHIMISTE AGRONOME

ET

LES ESSAIS DE M. EMILE RÉMOND AGRICULTEUR A MAINPINCIEN (SEINE-ET-MARNE)

RELATIFS A L'EMPLOI DES ENGRAIS CHIMIQUES

MESSIEURS,

M. H. Joulie est pharmacien en chef de la maison municipale de santé, mais, en même temps, il dirige un laboratoire qui est devenu une véritable station agronomique, et il est le chimiste consultant, on pourrait presque dire le médecin consultant pour les terres et les plantes de plusieurs centaines de fermes situées dans les diverses régions de la France.
Il leur indique les doses d'azote, d'acide phosphorique ou de potasse dont elles ont besoin, avec la précision d'un médecin qui rédige une ordonnance, et l'effet qu'il a prédit ne manque jamais de se produire. Ses traitements réussissent : on cite même des cures merveilleuses.
Dans tous les cas, chez la plupart des agriculteurs qui suivent ses conseils, on voit la confiance dans l'avenir succéder au découragement, quelquefois la richesse à la pauvreté. …………………….

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Mais j'ai hâte d'arriver à son principal collaborateur, M. Émile Rémond, à Mainpincien (département de Seine et-Marne), qui, par sa profonde expérience de la pratique agricole et les nombreuses expériences qu'il a faites avec M. Joulie sur sa ferme de 308 hectares, l'a beaucoup aidé à formuler, avec tant de précision, les principes de l'emploi des engrais chimiques.

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La ferme de Mainpincien est située à environ 7 kilomètres de la station Verneuil-Chaumes du chemin de fer de l'Est, et ses terres se composent de limons sablonneux, pauvres en chaux, comme la plupart de ceux qui couvrent les argiles à meulières sur les plateaux de la Brie. Y créer des herbages ou des prairies permanentes serait impossible.
Pendant longtemps les cultures de trèfle et de luzerne y avaient donné de grands profits, mais on en avait abusé et leurs rendements diminuaient de plus en plus. Les fumiers produits sur la ferme coûtaient trop cher et, d'un autre côté, ils ne donnaient que des récoltes de céréales très sujettes à la verse et à l'échaudage, exubérantes en paille, mais pauvres en grain.

L'avenir commençait à inquiéter gravement M. Rémond, lorsqu'il eut l'heureuse idée de consulter M. Joulie.    

Quelques analyses montrèrent immédiatement que les terres de Mainpincien étaient riches en azote, même relativement trop riches, mais qu'elles étaient assez pauvres en chaux, en potasse et en acide phosphorique. On essaya de rétablir l'équilibre par des chaulages légers et fréquents, et par l'emploi du superphosphate de chaux et du chlorure de potassium mélangés avec un égal poids de plâtre. Les résultats en furent très satisfaisants.

Peu à peu, on chercha non seulement à compléter le fumier, mais à le remplacer totalement en ajoutant aux engrais minéraux du nitrate de soude ou du sulfate d'ammoniaque.
On obtint alors des récoltes de blé beaucoup plus sûres et plus régulières qu'avec le fumier ; elles ne souffraient plus, comme le dit M. Rémond, tantôt de pléthore, tantôt d'anémie ; les maxima arrivaient comme autrefois à 42 hectolitres à l'hectare, mais les plus faibles ne descendirent plus jamais au-dessous de 24 hectolitres, tandis qu'avec le fumier de ferme, la verse les réduisait souvent à 10 hectolitres. La moyenne avec les engrais chimiques est de 33 hectolitres ; sous l'ancien régime, elle n'était que de 26. Même progression pour l'avoine.

Ainsi, 7 hectolitres de blé de plus avec les engrais chimiques qu'avec le fumier. Mais ces engrais chimiques ne coûtaient-ils pas plus cher que le fumier? Il y a une dizaine d'années, l'équivalent d'une tonne de fumier en engrais chimiques revenait à environ 12 francs. Or, il eût été difficile de faire du fumier à 12 francs la tonne avec des vaches laitières ou des animaux à l'engrais auxquels on aurait fait payer les fourrages et la paille aux prix des environs de la capitale. Quant à en faire venir de Paris, son transport seul coûtait 6 francs (3 francs jusqu'à la gare de Verneuil et autant de Verneuil à la ferme), et, en définitive, il revenait également à 12 francs les 1,000 kilog.

Mais, depuis quelques années, la valeur des engrais chimiques a diminué de 25 à 30 pour 100 ; ils ont subi l'influence de la crise agricole, et par conséquent on peut aujourd'hui acheter pour 7 à 8 francs l'équivalent d'une tonne de fumier.

M. Rémond admet donc qu'il y a pour lui, au point de vue de leur coût comme au point de vue de leur efficacité, un grand avantage en faveur des engrais chimiques. Aussi en est-il bientôt arrivé à les employer presque exclusivement.

Il ne nourrit sur sa ferme de 308 hectares que les animaux nécessaires pour les travaux (17 chevaux et de 12 à 40 bœufs suivant la saison, en moyenne 27), et un troupeau de moutons (400 têtes) suffisant pour consommer, avec les bœufs, les pulpes de sa distillerie et les pailles ou fourrages invendables.
Il obtient ainsi de quoi donner à chacun des 44 hectares de betteraves qu'il cultive une demi-fumure d'environ 18,000 kilog. Il a soin de mettre ce fumier en terre avant l'hiver, afin qu'il ait le temps de se nitrifier avant le mois de mai ou de juin.

Puis, quelques jours avant de semer les betteraves, il répand les engrais chimiques : 30 à 50 kilog. d'acide phosphorique, 80 à 100 kilog. de potasse sous forme de sulfate ou de nitrate (il importe d'éviter les chlorures), et 40 à 65 kilog. d'azote nitrique à l'état de nitrate de potasse ou de soude.

Après la sole de betteraves vient une céréale d'été (1), dans laquelle on sème de la luzerne ou du trèfle. On ne donne aux légumineuses que des engrais minéraux.

L'expérience a prouvé que l'azote des engrais ne leur sert à rien ; mais je ne veux pas entrer dans la discussion des théories par lesquelles on a cherché à expliquer ce fait. On enfouit la dernière coupe, au moment de sa floraison, de manière à en faire un engrais vert pour les trois céréales qui suivent, deux blés et une avoine. Chacune de ces céréales reçoit en outre ses engrais spéciaux.

Pour le blé, on met en automne, suivant les besoins, de 25 à 115 kilog. de chlorure de potassium, et de 200 à 500 kilog. de superphosphate de chaux ; et pour le deuxième, en outre, au printemps, 200 à 210 kilog. de nitrate de soude. On y mélange toujours 200 à 500 kilog. de plâtre qui favorise l'épandage régulier et l'action des engrais.

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Pour le blé, on met en automne, suivant les besoins, de 25 à 115 kilog. de chlorure de potassium, et de 200 à 500 kilog. de superphosphate de chaux ; et pour le deuxième, en outre, au printemps, 200 à 210 kilog. de nitrate de soude. On y mélange toujours 200 à 500 kilog. de plâtre qui favorise l'épandage régulier et l'action des engrais.

(1) M. Rémond a divisé ses 308 hectares en quatorzièmes, dont chacun a 22 hectares. Il a 6 quatorzièmes ou 132 hectares en blés d'hiver ou de mars, 3 quatorzièmes ou 66 hectares en avoines, 2 quatorzièmes ou 44 hectares en betteraves, et 3 quatorzièmes ou 66 hectares en fourrages.

Chaque pièce de terre a sa comptabilité chimique, où l'on inscrit les remarques faites sur les récoltes qu'elle a données, les besoins que l'état de ces récoltes paraissent indiquer, les engrais qu'elle a reçus et les résultats des analyses que M. Joulie en fait de temps en temps pour s'assurer si son bilan chimique est en déficit ou en progression. On règle, d'après cela, les doses de chacun des engrais qu'on leur accorde en moyenne ; le prix total des engrais employés ne dépasse pas 60 francs par hectare et par an. C'est le triomphe des engrais chimiques.

Mais ce triomphe n'est-il peut-être que passager?

Les magnifiques récoltes que les engrais chimiques ont produites à Mainpincien n'épuiseront-elles pas ses terres, et ne risque-t-on pas de les voir bientôt diminuer et s'éteindre, comme un feu d'artifice après une fête? Rien ne le fait présager. Tout au contraire, M. Rémond emploie les engrais blancs (c'est le nom que leur avaient donné ses voisins) depuis près de quinze ans, et la fertilité de ses terres, loin de diminuer, continue à s'accroître.
Chaque été, des moissons de blé et d'avoine de plus en plus splendides couvrent la plaine qui entoure la ferme.
Bien plus, les trèfles et les luzernes ont retrouvé leur ancienne vigueur; le sol n'en est plus fatigué depuis qu'on lui a rendu la chaux, l'acide phosphorique et la potasse que l'excès de leur culture en avait fait disparaître. Les betteraves défient les plus riches de l'Allemagne; l'année dernière, on y a dosé de 16 à 18 pour 100 de sucre.

Du reste, je dois remarquer que les succès du fermier de Mainpincien ne sont pas dus uniquement aux engrais chimiques. Ainsi, dans cette immense étendue de céréales qu'il cultive, vous chercheriez en vain quelques mauvaises herbes. Il leur fait une guerre acharnée, et c'est une condition essentielle de la réussite des engrais chimiques eux-mêmes. Quand il y a de mauvaises herbes, ces engrais leur profitent encore plus qu'aux récoltes, et font, par conséquent, plus de mal que de bien.

Bonne préparation du sol, semis en lignes, sarclages, moissons faites à propos, M. Rémond ne néglige rien, et il attache une importance toute particulière au choix des semences.

Il fait son blé de semence par la sélection, et son blé de vente par le mélange de plusieurs variétés. Tous les ans, il achète à bonne source (chez MM. Vilmorin ou autres) 1 ou 2 hectolitres des variétés nouvelles qu'il veut essayer ou des anciennes variétés, blé de Bordeaux, blé de Noé, Chiddam, etc., qu'il connaît déjà comme convenant à sa culture, mais qu'il veut renouveler. Il sème chacune d'elles à part. Sur les produits de la première année, il fait son choix pour semer encore la deuxième année chaque variété à part. Puis la troisième année, il en mélange soit deux, soit trois ensemble. Il estime que, par cette manière de procéder, il obtient une augmentation moyenne de récolte d'environ 4 à 5 hectolitres, indépendamment de celle qui est due aux engrais, et il explique cette augmentation par le fait que ces deux ou trois variétés ne fleurissent pas en même temps. S'il survient un abaissement de température défavorable à la floraison, il y a beaucoup de chance pour qu'une seule de ces variétés en souffre. C'est une assurance mutuelle.

En résumé, la culture de M. Rémond est un modèle qui est, il est vrai, particulièrement bien approprié aux exigences spéciales de la ferme de Mainpincien ; mais, sous beaucoup de rapports, elle peut être imitée, servir d'enseignement pour tous nos agriculteurs, et contribuer peut-être à relever chez eux le courage abattu par les difficultés de la crise que nous traversons. Si la science des ingénieurs a contribué à amener cette crise, en abaissant le prix des transports et en facilitant la concurrence des blés américains, la science des agronomes est appelée à rétablir l'équilibre, en diminuant les prix de revient de nos propres produits.

La Section de grande culture propose d'accorder :
-  La grande médaille d'or à M. Joulie pour les services importants qu'il a rendus à l'agriculture, en répandant l'emploi des engrais chimiques et en donnant, pour leur emploi, des règles pratiques que les succès de nombreux agriculteurs ont sanctionnées
-  La médaille d'or à l'effigie d'Olivier de Serres à M. Émile Rémond, à Mainpincien, département de Seine et-Marne, pour sa collaboration avec M. Joulie dans ses recherches sur l'emploi des engrais chimiques et pour la magnifique culture qu'il a basée sur ces procédés.

Les propositions de la Section sont successivement mises aux voix et adoptées.

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Date de dernière mise à jour : 01/04/2020